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L'EDITO DE CHISTOPHE CHIGOT |
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Zizek cadre puis déborde Brassens : fanny au bar ?
J'ai rencontré au comptoir du Dahu des Pentes l'arrière de l'équipe de Slovénie. Un gars super. Il a organisé une résistance marxiste au régime communiste yougoslave, est devenu ministre, puis philosophe. En plus il se débrouille pas mal au baby-foot. Le taulier du bar, qui ressemble étrangement à un ancien joueur de Bourgoin, s'en souvient encore. Ce n'est pas tous les jours qu'on lui colle une fanny ! Zizek, qu'il s'appelle. Enfin Zizek c'est son nom de famille, son prénom était trop compliqué pour que je m'en souvienne. Entre deux parties, il m'a raconté la particularité du poste d'arrière ... et son devenir révolutionnaire, rien que ça ! « Tu vois gamin, au rugby, le 15 est placé loin derrière ses coéquipiers. La plupart du temps, il s'ennuie, tuant le temps en songeant à toutes les filles qu'on aime pendant quelques instants secrets, celles qu'on connaît à peine, qu'un destin différent entraîne et qu'on ne retrouve jamais. Et puis, des fois, un des gars de l'équipe d'en face arrive à passer la défense. Il accourt à grandes enjambées, ne pensant qu'à cette putain de ligne derrière laquelle il pourra enfin s'allonger tranquillement et se remettre de ses 40 mètres de course à travers les tranchées adverses. L'arrière, pour justifier sa présence sur le terrain doit alors se réveiller de ses douces pensées, quoiqu'un rien nostalgique, afin justement d'allonger ce gars... avant cette putain de ligne. Oui, mais quelle posture adopter ? Faut-il foncer droit sur cet intrus, tel un taureau et lui administrer un bouchon dont il se souviendra longtemps... au risque de s'abîmer le pif (qui protège tout de même la gueule) et, au-delà, ses chances de séduire un jour ces belles passantes ? Ou plutôt, comme la tendance actuelle semble lui signifier, l'attendre un peu, le prendre légèrement de côté, la jouer technique ? »
En voilà une bonne question.
Zizek qui a souvent été confronté à ce choix cornélien a finalement trouvé la réponse... chez Robespierre*, apôtre de la terreur. En effet, le début des années 90, enfin 1790, était une période de grande vie politique où les positions étaient tranchantes ... et tranchées, l'indignation et la colère toujours présentes, des avenirs remplis d'utopie. La terreur, c'est le moment où les idées priment sur la peur de la mort, mieux, où les idées rendent la mort futile. Robespierre n'aurait pas réfléchi longtemps, c'est une planche qu'il lui aurait montée à cet impétueux adversaire. En visant un mètre derrière, il en aurait fait deux morceaux !
Hélas, dans notre démocratie ramollie, la peur est partout. Peur du lendemain, du voisin, de l'étranger, de perdre son boulot, ses acquis sociaux, d'avoir un pif de travers, bref de la mort. Mourir pour des idées, oui mais de mort lente. « T'es gentil avec tes luttes, mais je me lève demain et puis il y a bobonne qui gueule en ce moment ! ». Alors société de la Peur ou de la Terreur ? Disons plus modestement que moins il y a de peur, plus il y a de politique. D'ailleurs, notre fameux arrière décidait le plus souvent de s'engager à fond dans le plaquage, sinon, tout rugbyman vous le dira, il risquait de se faire mal ! L'engagement est moins dangereux que la prudence et la terreur moins que la peur. Bon, c'est vrai, qu'avec un portail en inox, les passantes passent plus vite, comme dirait Brassens. Faut dire, cet ancien demi de mêlée de l'équipe de Sète n'avait pas à se préoccuper de ce genre de situation, il n'était là que pour distribuer les ballons.
* Slavoj ZIZEK : « Robespierre, entre vertu et terreur ». Stock
Le Bus sifflera trois fois
Vous n'allez pas me croire. Samedi dernier, après mettre rincé les chicots dans quelques établissements spécialisées pour cela, je me décide à m'en jeter un dernier dans le temple du jazz, le bec du même nom. Arrivé au bar, à peine le temps de commander un lait fraise, qu'un gars me tape sur l'épaule et me dit "t'as raison camarade, le rugby loisir, ça c'est de l'existentialisme !" Jean-Paul Sartre ou plutôt Paulo, son petit nom croix-roussien, m'embarque dans un coin... Et vlà t'y pas, qu'on discute jusqu'à la fermeture. Heureusement, j'ai pris des notes parce que le lendemain je ne me souvenais pas de tout.
"Tu sais, au rugby, comme dans la société, tout tourne autour de trois trucs : la série, le groupe et l'organisation. Je t'explique : la série, c'est la règle, c'est ce qui arrive tous les jours. Imagine un rassemblement à une station de bus. Ce qui regroupe les gens, c'est le bus qui va arriver. Ils sont là, ils poireautent et leur existence dans ce groupe n'est liée qu'à une seule chose: le bus. Leur raison d'être (là), c'est le bus. Ils sont complètement indifférents aux autres, ils sont indifférents même à eux même ! Ils ne sont qu'une série par rapport à un objet extérieur, un peu comme des ouvriers à l'usine quoi. Et ben, dans le top 14, c'est pareil. On a droit à une série de mecs, interchangeables qui n'ont pour raison d'être que la victoire du club, des ouvriers du trophée qui font la queue pour monter dans le bus du club.
Bon, mais revenons à la station de bus. Il se trouve, que c'est jour de grève, le bus n'arrive pas. Tous le monde commence à s'agacer, rouspète, fait part de son énervement au voisin et là, la série se transforme en groupe. Et ouais, ce qui commence à rassembler les gens, c'est un sentiment intérieur commun, la colère. Ça y est, ils sortent de leur léthargie, ils existent et même perçoivent les autres à travers ce souffle qu'ils retrouvent chez eux et chez les autres. Un groupe se forme avec une raison commune qui puise ses racines chez chacun d'entre eux. Alors imaginons ces même bodybuilders mercenaires des stades qui la quarantaine passée décident de rassembler des potes pour trimballer leur kilos de trop sur des pelouse de campagne. Pareil que le jour de grève, ils forment un groupe avec comme désir commun, celui d'exister à travers une bande de copain. Ils sont tous animés d'un même sentiment : se construire une histoire avec d'autres. La victoire, cet objet extérieur, ce bus qui arrivera peut-être, on s'en fout. On est là pour être ici*."
A ce moment là de la discussion, Paulo finit son Picon, regarde tristement l'affiche où on voit M. Ferdinand souriant à coté d'un trompettiste japonais, expire et dit : "- le drame, tu vois, c'est que c'est là où commence les emmerdes. De la série, on peut passer au groupe mais ce qui attend le groupe, c'est l'organisation. Et l'organisation, c'est pratiquement un retour à la série . - Tu déconnes Paulo. T'as le Picon triste, reprends une bière. - T'as raison, ça m'aiderait à t'avouer la triste réalité. - Aïe ! - Tu sais, quand un groupe a vécu ce moment fort de partage, la fusion est telle qu'il souhaite la garder à tout prix. Je dirai même, que chacun des membres le considère comme précieux. La dérive, c'est la peur de la trahison, la peur que chacun a de trahir les autres qui s'exprime par une peur que les autres trahissent. Le vécu commun a pris trop de place, désormais il devient à nouveau un objet extérieur devant lequel il faut s'agenouiller. Chacun rentre dans la série. Et là, c'est le drame - Putain tu déconnes Paulo, c'est pas le Picon que tu as de triste, c'est la bière. Prends un verre de rouge." La suite, je m'en souvient plus bien. Je crois qu'il m'a dit des trucs du genre que rien n'est perdu, quand on sait ça, on peut faire des choses pour lutter, que c'est une question de vigilance, tout ça. Je me suis réveillé, tout chose, avec une méchante envie d'aller prendre un café avec mon pote Badiou qui lui, au moins y croit encore.
* : B. Laporte, disciple du rugby de droite avait dit pour encourager son équipe dans les vestiaires "on est pas là pour être ici" : fasciste !
A lire, peut-être, "Critique de la raison dialectique" de J.P. Sartre.
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Mon ballon a une excroissance !
J'ai croisé Jean Baudrillard dans le couloir, à la sortie des vestiaires, il avait l'air en rogne. Un sacré gaillard ce Baudrillard. Le 8 lui va à ravir. D'ailleurs, quelques minutes plus tard, sur le terrain, il nous a démontré que le plus court chemin entre deux points, c'est une ligne droite. Ramassant inlassablement le ballon derrière la mêlée, il se fixait un point de mire, là bas, derrière l'horizon et avec un sens inné de l'orientation, s'y dirigeait résolument. Il reste encore quelques morceaux de corps sur le champ qui en témoigne Et puis, après la douche, autour d'une bière, on a causé tous les deux. Il m'a dit : "petit, ton dernier édito, il a soixante ans de retard. Tiens, lis ça et retournes à tes études". Et c'est fébrilement que je me suis penché sur cet ouvrage incroyable : "Les stratégie fatales" 1 . Je n'ai pas compris grand choses, sauf un truc : la dialectique n'existe plus, Hegel est un has been, il n'y a plus une force et son contraire qui donnent un troisième truc super bien. Non, maintenant, les choses s'exagèrent. Waouh! Et ouais, les choses s'exagèrent. Elles ont une fâcheuse tendance à devenir leur propre caricature. Elles s'emballent, se radicalisent et se transforment finalement en une excroissance d'elles-mêmes. Le beau et le laid ne s'opposent pas, le laid devient plus laid que laid, il devient monstrueux. Le faux ne s'oppose pas au vrai, n'en s'en nourrit pas, non, il se radicalise, se caricature et devient l'illusion, l'apparence. Soyez rassurés, cette dynamique est générale et valable pour tout événement et donc également pour le rugby. Parce que c'est quoi le rugby, au fond? C'est trente gars qui souhaitent se rentrer dedans, peinards, sans rien demander à personne (avec un arbitre pour animer le tout). Le rugby, c'est ça plus l'occasion de rencontrer d'autres personnes autour d'une bière.
Et puis, chose bizarre, il y a des gens que ça intéresse et qui viennent voir tout ça. Et là c'est le drame ! Peu à peu on fabrique des stades, pour qu'ils soient plus nombreux, on y met des télés pour que des flémards puissent voir tout ça dans leur canapé. Et puis, on demande aux trente gars de jouer comme-ci ou comme ça pour que les flémards canapophiles s'amusent un peu plus. On leur demande de gagner parce que ça fait plaisir aux spectateurs, au Maire, à l'actionnaire de la boite qui a mis des millions dans le club. Le sponsor commence à désirer que sa marque soit de plus en plus vue à la télé. Il devient donc l'allier de l'actionnaire qui a mis des millions dans la télé qui diffuse et à eux deux, ils inventent le spectacle télévisuel. Voyez la dérive de certains sports: le catch, le basket américain, le patinage artistique ils sont devenus radicalement un spectacle télévisuel. On arrange les pauses pour la pub, on arrange le décor pour les caméras, on arrange le résultat pour le suspens
L'avenir du rugby c'est donc Kho-lanta ! L'exagération de l'ovalie, c'est la star académie. Bientôt (ou déjà) le cuir sera manié par des acteurs au brushing impeccable, au sourire brillant (vous trouvez pas que les irlandais ont changé de portail?) et dotés de corps d'athlète grec qui font pâmer les filles et les mecs. Alors alors allez faire un tour du coté du rugby loisir. Il n'y a pas grand public (deux copines, un joueur blessé et un "post-jubilé"). On pense plus à l'après match qu'à l'après mi-temps, on fume une clope dans les vestiaires, on fait des calendriers tout en rondeur. Bref, le rugby s'est aussi exagéré en rugby loisir. Son autre excroissance, c'est la rencontre, l'amitié et le ballon tombé. Comme quoi, "rien n'est perdu, bien au contraire" 2 .
1: Jean Baudrillard : "Les stratégie fatales" Ed : Le livre de poche 2. Marc UHRY : "L'intérêt général" Ed. : L'atelier communal
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Mayol en jaune et bleu, la dialectique champêtre.
Les temps ont bien changés ... Toulon cherche un ouvreur. A l'époque glorieuse du RCT, l'époque où fleurissaient des troisièmes lignes d'anthologie, l'époque d'Eric CHAMPS, des Frères HERRERO, des plaqueurs fous, on ne cherchait pas d'ouvreur, on les cueillait ! A la fin des matchs, les vestiaires Toulonnais étaient garnis de grappes de demi-d'ouverture. Certains s'intégraient par la suite à l'équipe, les autres servaient de gibiers pour l'entraînement ... des flankers.
Parce qu'au stade Mayol, ce qui compte avant tout, c'est des avants qui font mal. Le public doit être bien déçu en ce moment. Une mêlée qui, au mieux, contrôle la marche arrière, des troisièmes ligne qui s'indignent de la moindre gifle et le belle accent du sud qui s'est trompé d'hémisphère. On entend même des prétentions de beau jeu, façon Mont de Marsant des frères BONIFACE. Bref, tout se perd, il n'y a plus de tradition, faut dire avec tout ce qu'on envoie dans le ciel ... ça dérègle les saisons. Avant, dans le ciel, on envoyait que des chandelles, avant c'était mieux !
Et bien non ! Enfin ça dépend comment on regarde les choses. Depuis Georg Wilhelm Friedrich HEGEL (un nom à jouer dans l'équipe de Toulon d'aujourd'hui) nous avons gagné, grâce à la dialectique, une bouffé d'optimisme : les raisons dans l'histoire. Friedrich HEGEL, appelons le Fredo, pense que tout événement est pris dans un processus historique. Ce processus, c'est d'abord une chose, puis sa négation qui prend le dessus puis la négation de la négation qui advient. Dit autrement : «Son moteur [la dialectique] est la négativité. Mais son résultat est éminemment positif puisqu'elle est à la fois ce qui sépare les opposés et les réconcilie dans une unité supérieure où la contradiction est surmontée »*. Difficile à retranscrire sur un tableau noir, non ? Alors deux exemples :
D'une branche d'arbre pousse un bouton, puis arrive peu à peu la négation de ce bourgeon : la Fleur qui finira par annihilé le bouton. Oui mais la négation de la négation n'a pas dit son dernier mot ... tout ça finira par un fruit et c'est beau. Enfin je crois.
Vu par Marx, qui lui aurait pu jouer avec le Toulon d'avant, ça donne : une société pétrie de domination et d'inégalité voit naître en elle le grondement sourd du peuple qui n'en peu plus jusqu'à la révolution, la négation de la société capitaliste (le bordel quoi) qui nous mène tout droit vers une société juste et égalitaire et moins bordélique.
Ainsi, pour Fredo, il n'y pas à s'inquiéter. Toulon était un club avec une culture forte, un type de jeu à lui, des gars du cru dur au mal, un public monomaniaque du ratissage de 10. Et puis, peu à peu, le souffle du show-biz s'est emparé de lui, la "dream-team-attitude" a pris le dessus et le RCT s'est retrouvé sans jeu, avec une collection de galacticos mou du genou et de la tarte aux doigts, bref, reniant sa culture. N'ayez crainte, la puissance de la dialectique mettra tout ça dans le droit chemin. Demain, euh ... après demain émergera ce qui existait déjà de manière sous-jacente dans ces deux époques ... l'ASM ! Oui vous avez bien entendu, la dernière mutation du RCT, c'est de se transformer en nouvelle AS Montferrand et de venir chatouiller Toulouse sur son terrain : le beau jeu.
Messieurs les adeptes du « pilou, pilou » ne désespérer pas et ... préparer vos pots de peinture, l'histoire à ces raisons que la raison ignore.
* dictionnaire de la philosophie (Editions : Armand Collin) |
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